Septembre 2003

Langage trouble !
  Par Mondher Khanfir

Il nous arrive souvent d'entendre des dirigeants d'entreprise se plaindre de leurs employés et répéter inlassablement des séries de diatribes sur "el-khaddam ettounsi" -comprendre le ‘travailleur tunisien'. Comme s'il ne pouvait y avoir d'autres causes de dysfonctionnement dans l'entreprise qu'au niveau de la force du travail. Inconsciemment, ces dirigeants entretiennent une confusion entre le serviteur (el-khaddem) et le travailleur (el-a'mel).

Or on ne peut pas appliquer les mêmes logiques de fonctionnement dans ces deux cas de figure. D'abord parce que la servitude est assortie d'une soumission et d'une dépendance –volontaire ou non- à un seigneur protecteur. On pourrait définir la servitude comme étant l'ensemble des activités des serfs en vue de produire quelque chose d'utile pour le seigneur, qui en fixe lui-même et sa guise les règles.

Alors que le travail est défini comme étant l'ensemble des activités manuelles et intellectuelles des hommes, en vue de produire quelque chose d'utile pour la communauté. Le travail nécessite donc un mode organisationnel qui s'appuie sur la motivation et l'adhésion à l'esprit et aux valeurs du groupe, et des règles de fonctionnement en partie fixées par le dirigeant, mais aussi par la réglementation en vigueur.

Cette confusion entre servitude et travail se retrouve aussi chez certains employés qui n'ont pas eu la chance d'apprendre la valeur de leur travail et qui du coup ne savent pas se comporter dans l'entreprise et cherchent par réflexe à éviter toute responsabilité ou initiative, ramenant le fardeau de toute décision au patron "el-a'rf" celui qui sait.

Autre constat dans le milieu du travail, le langage, comme système de communication, est souvent une composition éclectique, imprécise et bâtarde de mots et codes de différentes origines ! Une sorte de créole sans norme standard. Comment voulait-vous que l'organisation soit performante si le véhicule de communication est lui-même confus ?

Ibn Khaldoun a écrit bien avant nous que lorsqu'on ignore le sens réel d'un fait, d'un discours, ou d'une requête, on lui attribue une valeur imaginaire et sa transmission devient forcément erronée !

Cette aphasie –ou trouble de l'expression ou de la compréhension- est accentuée par une incompréhension des logiques de fonctionnement des organisations, et en particulier des organisations complexes. Elle génère un comportement pervers où l'écart entre ce qui est dis, ce qui est compris et ce qui est transmis ne cesse de se creuser et où les relations dans l'entreprise ne cessent de se dégrader et la motivation des employés ne cesse de faiblir.

Ce qui doit régir les relations dans une entreprise c'est avant tout un langage clair, standard et explicite pour tous, une définition des rôles et responsabilités formalisée, des critères d'évaluation les plus précis possible et une valorisation des compétences par l'apprentissage et la formation.
Mais cela n'est possible que dans les entreprises où il y a un effort d'organisation et de gestion des ressources humaines et où le travail n'est pas que force d'exécution mais aussi force d'esprit !

 
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